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Liberté Hebdo — Laurence Mauriaucourt du 5 au 11 octobre 2007 ‘Beaux coups de cœur autour de Léo Ferré’
Les troisièmes rencontres annuelles autour de Léo Ferré se sont déroulées à Aulnoye-Aymeries les 28, 29 et 30 septembre. De coups de cœur en éblouissements.
C’est durant l’intervention de Robert Horville, l’un des fondateurs du Centre européen de recherche et d’échanges Léo Ferré, à l’initiative de ses rencontres annuelles, que nous avons notamment découvert avec une intense émotion, des images inédites. Léo, en personne, dirigeant au milieu d’eux; les 140 musiciens de l’Orchestre Pasdeloup au Palais des Congrès de Paris en 1975, dans une gestuelle éminemment investie, et interprétant notamment ‘L’espoir’. “Dans le ventre des Espagnoles / Il y a des armes, toutes prêtes, toutes prêtes et qui attendent... Dans le ventre des Espagnoles / Il y a l’espoir qui se gonfle et qui gonfle. Et qui attend...”. Cet enregistrement étant malheureusement toujours destiné au seul usage privé, chacun apprécia ici d’en partager quelques précieuses minutes. En passant, notez que le site internet de l’Ina permet de revoir Léo sous de multiples aspects filmés.
“Poètes...vos papiers!”, la piece-concept de Richard Martin, directeur du Théâtre Toursky de Marseille, ce fut vendredi soir près d’une heure trente de mots dits. ‘Madame la misère’, ‘La solitude’... Une performance d’acteur, soutenue par le groupe Leda Atomica. Un trio de musiciens, qui au-delà de trouvailles sonores s’applique à orchestrer l’émotion, rhytmant crescendo de véritables appels à bousculer l’imbousculable, par delà la morale, pour être enfin, au mépris du confort de l’avoir...
Belles rencontres 2007 avec Michel Avalon, Christophe Piret, les Faux bijoux, qu’il faut absolument citer... Mais même si la concision nous contraint, le public ne comprendrait pas que l’on taise ici le chef-d’œuvre de Ronny Lauwers, professeur d’art lyrique au conservatoire de Bruxelles et de Gand et directeur de l’Opérastudio de Flandre, présenté dimanche matin dans le petit auditorium de l’école de musique. A vous tirer les larmes, à vous marquer à tout jamais. Un piano, un violoncelle et des voix. Des voix jeunes, professionnelles, qui s’emparent et restituent Ferré dans un spectacle intitulé “L’Amour, cette éternité de seconde”. Il n’y est donc pas du tout question de politique et d’anarchie? Si bien sûr! Car l’amour, le vrai, ne supporte guère les limites, les codes et les us castrateurs de nos sociétés. Aulnoye pourra se vanter d’avoir accueilli la toute première représentation, de ce spectacle qui sera repris à Bruxelles ce samedi 6 octobre à l’Espace Senghor (366 chaussée de Wavre) à 20h30.
Chapeau à la Ville d’Aulnoye-Aymeries qui finance et ose une telle programmation. Si le public ne répond pas (encore) en nombre, il est touché. Lors de ses rencontres annuelles, il y a véritablement culture, tant la poésie de Léo ferré possède, en elle-même, un pouvoir émancipateur. Qu’on se la partage toujours plus largement!
Les copains d’la neuille — François André nr° 13 : automne/hiver 2007-2008 Editorial
[...] Concluons sur les interprètes. Trois artistes, pour ne prendre qu’une partie de l’actualité 2007, ont montré, démontré l’impérieuse nécessité à mettre Ferré sur scène : Richard Martin, on connaît, Yves Rousseau et Ronny Lauwers, on connaît moins. Leurs propositions sont en tous points dissemblables. Mais les réunissent le souci d’un point de vue, la sortie des sentiers cimentés, le désir du sens. Martin part des textes en prose, du hors format, Rousseau du recueil Poète... vos papiers!, Lauwers des chansons d’amour d’après 1970. De là sourd, non une représentation de Ferré, mais, par l’acuité du regard, tout Ferré. On discerne dans la révolte du spectacle de Martin la thématique amoureuse, derrière le lyrisme exacerbé du spectacle de Lauwers la présence de l’insoumission et chez Rousseau, avec les années 50, le Ferré de toute une vie. Dans leur approche, ces trois-là avaient un atout : ils ne sont pas... chanteurs. Leur importaient les titres et le sens puis les musiques et la voix. De fait, ils sont partis tous trois, à une ou deux exceptions près, sur des titres différents, sans aucun des titres phares, des dix ou quinze sempiternelles reprises. Pour la musique chacun est allé sur ses terres, sur ses cultures. Rousseau du côté des métissages, Martin vers le minimalisme, Lauwers vers le classicisme. Avec pour tous les trois une très haute exigence, la voix. Si ce n’est Richard Martin jouant de la sienne, Yves Rousseau et Ronny Lauwers ont pris le parti de voix jeunes et, surtout, féminines, venues du rock, du lyrique, de tous les chants. C’est la force de ces deux spectacles, les voix de Jeanne Added, Claudia Solal, Ann de Prest, Hannelore Muyllaert et Benoît de Leersnyder qui dans une maîtrise absolue, de diction et de phrasé, de tessiture et de hauteur, ont réussi à mettre sur celle qui s’est tue des voix incomparables.
Un autre Copains d’la neuille pour mieux écrire Léo, un état des lieux pour dire la permanence Ferré.
Les copains d’la neuille nr° 13 : automne/hiver 2007-2008 ‘L’Amour, cette éternité de seconde’
Ronny Lauwers avait depuis longtemps rendez-vous avec Léo Ferré. Le Ferré d’une certaine époque, celle d’après l’ennui, d’après la violence, le Ferré de certaines chansons, plus désenchantées, le cœur descendu de l’utopique. Un rendez-vous qui ne serait pas une anthologie, un passeport, un Que sais je ? Ferré. Mais la rencontre avec les chansons d’après 1975, les chansons démesures. En les choisissant de son ailleurs de metteur en scène d’opéra, de professeur d’art lyrique aux conservatoires de Bruxelles et Gand, de directeur de l’Opérastudio des Flandres. Pour porter son projet il s’est entouré de deux musiciens, le pianiste Hein Boterberg et le violoncelliste Lode Vercampt, de deux chanteuses, Ann de Prest et Hannelore Muyllaert, toutes deux soprano, un chanteur baryton, Benoît de Leersnyder. Tous les cinq aux parcours transmusicaux impressionnants, aux bagages regorgeant de curiosité et de diversité. Rendez-vous avait été pris le dimanche 29 septembre au conservatoire d’Aulnoye-Aymeries dans une salle nue, sans scène ni décor, simplement ensoleillée, où une quarantaine de spectateurs sont partis vers les étoiles.
De la matière possible Ronny Lauwers a conservé dix-huit titres, dix-huit étapes pour tracer un itinéraire amoureux, dans sa complexité, dans ses fausses routes, dans son accomplissement, pour donner à voir Ferré et l’amour, Ferré et la femme, en chansons. Les titres s’enchaînaient ainsi : Notre amour, En amour, Porno song, Ta source, Tu penses à quoi ?, La jalousie, Le superlatif, Je t’aimais bien tu sais, Des mots, Opus X, Je te donne, Les oiseaux du malheur, Lorsque tu me liras, Le manque, Amria, De toutes les couleurs, L’amour meurt, L’oppression. Treize titres des années 1976/1990 (à nuancer : Notre amour et En amour qui figuraient sur Les vieux copains étaient des 78 tours Odéon, Lorsque tu me liras dont la date ne peut être 1987), trois de 1973, Opus X sorti de Métamec, enfin Amria mise en musique pour ce spectacle par le compositeur Lucien Posman.
Le choix des titres, leur positionnement relèvent d’une mise en perspective, d’une architecture, d’un montage quasi cinématographique et, surtout, de la volonté de faire sens. Notre amour et En amour, de leur lyrisme, servent de base de lancement aux textes des années 70 à la sexualité exacerbée (Porno song, Ta source), à l’autre impossible (Tu penses à quoi ?), aux écartèlements (La jalousie, Le superlatif), à la mélancolie (Je t’aimais bien tu sais), à l’illusion (Des mots), à l’unique au milieu des autres (Je te donne, Les oiseaux du malheur, Lorsque tu me liras), aux tourments (Le manque, Amria), pour aller vers la mort (De toutes les couleurs, L’amour meurt), et conclure par le mal nommé, cet empêcheur d’aimer en vrai (L’oppression). Cet itinéraire de paradoxes, de répulsion, d’attirance dit l’amour et le désamour, où les chansons se terminent par «Je t’aime» ou «Je t’aimais», mais aussi par «Tire-toi» ou «Salope» ...
Ronny Lauwers n’est pas allé du côté des chansons d’une « période » dite de feu, il n’est pas allé vers Je t’aime, On s’aimera, L’amour fou. Il a pris d’autres sommets et de plus grands risques.
Sur ces titres il y a eu l’impeccable travail des trois artistes dans la mise en mémoire de textes fleuves (mémoire sans défaillance, si ce n’est une qui tient de l’accident/clin d’œil lorsque Hannelore sur Je t’aimais bien tu sais a accroché et oublié «Je n’ai plus de raccord pour te raccorder » !), dans la diction aussi, dans la mise en bouche d’un phrasé à tenir, parfois, jusqu’à l’apnée. Leur travail, leur maîtrise d’une voix tous terrains, leur assurance tranquille tout autant que forcenée ont mis les chansons de Ferré dans des écrins jusqu’alors camouflés.
Ces chansons étaient dans toutes les formes : a cappella, en solo, en duo (Ann et Hannelore proposant des lectures de La jalousie et de Je te donne à se damner), en trio aussi sur les deux derniers titres du concert. Avec, à mi-spectacle, en forme de trou normand, Opus X joué par Hein Boterberg.
De ce travail, de ce respect, de cette fraternité, coulait un spectacle d’une tension unique, empli de sensualité et de volupté, de gravité et de jubilation, plein du bonheur d’être dans une salle où tout s’est joué les yeux dans les yeux, les voix dans un silence de larmes, artistes et public vers Léo Ferré, dans l’éternité d’un instant majeur.